Educateur, formateur, passeur : Portrait de Gérard Toussaint, citoyen engagé

Meurthe-et-Moselle
G. TOUSSAINT © G. BERGER CD 54

Issu d’un milieu ouvrier des environs  de Nancy, Gérard Toussaint est de ceux dont la vie est un livre qui n’en finit pas de s’ouvrir sur de nouvelles pages. Avec comme fil rouge l’engagement citoyen. En 2015, il a créé l’association Citoyenneté active Lorraine qu’il préside et qui regroupe une centaine de membres actifs.

Gérard Toussaint n’est pas né en 1968 mais quelque chose s’est passé à ce moment-là. Il a 20 ans. Plutôt mauvais élève, dilettante comme il préfère se décrire, il se révèle tribun engagé et s’engage. Il résume cela sobrement : « Je sentais qu’il se passait quelque chose. Soudain, changer le monde devenait possible. Il se dégageait un incroyable sentiment de liberté. ».

A l’époque, Gérard Toussaint travaille en usine tout en poursuivant des études en sociologie. Dix ans plus tard, on le retrouve éducateur dans le quartier des Provinces à Laxou. Un lieu où il connaît vite tout le monde et où il peut agir. Les idées d’un côté, les actes de l’autre : les fondations de l’homme, désormais marié et père de cinq enfants, sont solides. Jamais elles ne cèderont.

Aux Provinces, il s’est spécialisé dans les questions d’emploi et d’insertion. Il a créé avec d’autres une structure, puis une autre. En parallèle, il se préoccupe du sort des anciens prisonniers. Là aussi une association voit le jour. « J’ai toujours aimé l’idée d’utopie concrète. J’avais besoin de concrètement essayer de changer des choses. ». Sans jamais oublier les allers et retours entre pratique et théorie. Il poursuit sans relâche ses études, par exemple en sociologie du travail. Sa soif des autres ne faiblit pas. Surtout vis-à-vis de celles et ceux qui sont à la lisière.

En France, mais pas seulement : à la fin des années 1990, il s’engage dans la cause Polonaise, en soutien à Solidarnosc. Nouveau projet, nouvelle association : voilà Camion pour Cracovie. Dans le Toulois, où il réside, on se mobilise. « Beaucoup de gens sont allés là-bas. On apportait des vêtements, de la nourriture... ».

Puis voilà qu’un ministre Lorrain fait appel à lui. Jacques Chèrèque, par ailleurs conseiller général du canton de Pompey, lui demande de suivre ses dossiers locaux. Sur les conseils d’un certain Michel Dinet. L’expérience va durer trois ans. Et ce sera le grand saut.

En 1990, il lui est proposé de devenir directeur du centre régional d’études et d’actions en faveur des personnes inadaptées, le CREAI. Un organisme qui remplit des missions de service public dans le domaine social. Tous ses (premiers) parcours semblent se rejoindre là, amorçant ceux à venir. Il anime des réseaux, organise des journées d’études et de travail, met en place des formations. Rejoint même le conseil économique et social Lorrain, où il sera responsable de la commission formation. Après l’insertion, l’emploi, le voilà aussi immergé dans le monde du handicap et de la déficience intellectuelle. Aucune cause ne lui échappe. Autisme, question des traumatisés crâniens, toxicomanie…  Il restera au CREAI jusqu’en 2009 et fera alors valoir son droit à la retraite.

Mais s’il est nourri de toutes ses expériences, Gérard Toussaint n’est pas rassasié. En 2015, les attentats de Charlie secouent l’armure. Le désir d’agir revient dans une République agressée. « Un matin, je me suis réveillé en me disant : qu’est-ce que je peux faire ? ». L’idée que la liberté, l’égalité, la fraternité soient à ce point malmenées, au fond, il ne le supporte pas. Il créé alors l’association Citoyenneté active, avec l’assentiment de la Préfecture. Un soutien important sur le plan du symbole. « Je tenais à ce que ça soit bien situé au niveau de la République. ».

Depuis, l’aventure ne cesse de prendre de l’ampleur. Ils partirent à quelques-uns. Ils sont maintenant une centaine à œuvrer au sein de l’association. Les conseils d’administrations sont ouverts à tous et chacun est invité à donner son point de vue. « Citoyenneté active ne donne pas de leçons. N’a pas de messages particuliers à délivrer. » relève Gérard Toussaint, sans doute parce que c’est en réalité l’association elle-même le message. « Nous sommes tous des gens qui s’intéressent à des sujets de société, les zones grises de notre époque, et qui viennent en parler notamment dans les écoles, où il se fait un travail vraiment remarquable. Les uns et les autres ont des compétences, elles sont mises au service de ces temps de travail. Mais nous ne nous prenons pas pour des experts. ». Il confie : « Parmi nous, beaucoup de gens ont essayé tout au long de leur vie de transmettre des choses et là, on se demande ce qui n’a pas marché. Les choses ont changé. Nous nous devions de réfléchir collectivement à ce qu’est aujourd’hui la transmission. »

En débat, tous les champs de la citoyenneté, de la culture à l’emploi en passant par le handicap et les religions. L’association intervient sur demande et nourrit un site internet de nombreuses contributions. Voilà tout simplement des citoyens actifs, ancrés localement, qui s’engagent près de chez eux. Auprès de celles et ceux qui sont confrontés à ces situations : enseignants, éducateurs, militants associatifs, associations culturelles, éducation populaire.

D’ailleurs, les passeurs qui ne s’oublient pas au passage. « Il est important d’échanger entre nous et c’est pourquoi nous organisons régulièrement des journées de travail, en essayant de créer de nouveaux outils pour évoquer les questions de la laïcité, des réseaux sociaux, des rapports entre les jeunes et les médias, les faits religieux, le handicap, les migrations ou encore l’espace public et l’espace privé. ». Les gens de Citoyenneté Active, autour de Gérard Toussaint, sont des semeurs, et tant pis (ou tant mieux) s’ils ne savent pas quel est au juste l’impact de leurs interventions. Gérard Toussaint n’a pas oublié ce jour de 1972. Des révoltes avaient éclaté dans les prisons de Nancy et de Toul. Michel Foucault s’était rendu en Lorraine. Et n’en est pas reparti indemne. Larmes aux yeux. « Pour la première fois, des prisonniers avaient été invités à parler en tribune. Cela devenait une question de société, pas seulement une affaire d’intellectuels ou de faits divers. ». La leçon a porté ses fruits. Que chacun ait la parole. Mieux qu’une devise. Une vie. « La fraternité, ce n’est pas la cerise sur le gâteau. Nous devons tout faire pour qu’elle soit première, tout simplement parce que nous vivons tous dans le même monde. ».