Tribune de Mathieu Klein et de Patrick Weiten : France et Luxembourg : pour un juste échange

Meurthe-et-Moselle

2018 sera une année particulière pour la Lorraine et le Luxembourg, puisqu’elle verra dépasser le cap des 100 000 travailleurs frontaliers français au Grand-Duché. Encore embryonnaire il y a quelques décennies lorsque s’éteignaient les premiers hauts fourneaux, le travail frontalier a connu ici – plus que n’importe où ailleurs en Europe – une accélération sans précédent ces dernières années.

Le travail frontalier est une chance pour la Lorraine, un formidable moteur qui contribue au renouveau économique de notre région en même temps qu’il renforce les mailles d’une Europe vécue par nos concitoyens.

C’est aussi un immense défi :

  • Un défi économique, avec un différentiel d’attractivité et des inégalités qui se creusent de part et d’autre des frontières du fait de règlementations nationales asymétriques.
  • Un défi de justice sociale pour ces espaces frontaliers, hier relégués aux marches de l’Est, aujourd’hui structurés par de puissantes dynamiques d’emploi.
  • Un défi d’aménagement et de co-développement des territoires, pour maîtriser cette pression croissante exercée par une population nouvelle, désireuse d’accéder à des services de qualité (petite enfance, médico-sociale, éducation, santé, sécurité, mobilités, protection sociale, vieillissement, cadre de vie, etc.)

Ces défis sont appelés à se renforcer dans les années à venir au regard des dynamiques économiques et démographiques à l’œuvre. Ils nous imposent de changer de braquet sur un certain nombre de sujets. A quelques jours d’une conférence intergouvernementale franco-luxembourgeoise, nous identifions trois enjeux pour favoriser un juste échange entre nos deux pays :

  1. Appeler à l’unité des acteurs français pour dessiner collectivement une stratégie Luxembourg, comme nous avons su le faire en posant les bases d’une stratégie Allemagne pour la Lorraine, et ainsi capitaliser sur notre proximité avec la première économie européenne.

Il ne s’agit pas seulement de tirer parti de la proximité du pays au plus fort PIB/habitant du monde, mais bien de construire une vision partagée du développement que nous souhaitons pour nos territoires, pour bâtir ensuite des accords gagnant-gagnant avec notre voisin.

Car si nul n’a intérêt en Lorraine à voir s’enrayer la dynamique actuelle au Grand-Duché, un accroissement des déséquilibres nuirait à terme à son développement et risquerait d’entraîner nos territoires dans une spirale dont nous ne connaissons que trop les effets.

  1. Revendiquer la place et le rôle des collectivités territoriales dans toutes les instances de coopération transfrontalière.

Parce que l’Union Européenne a fait de la subsidiarité un des principes fondateur de son fonctionnement, mais surtout parce qu’elles tissent depuis des années la toile des réseaux transfrontaliers, les départements de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle élaborent des passerelles avec leurs voisins, expérimentent au quotidien de nouvelles façon de faire Europe ensemble.

Nous revendiquons de demeurer au plan institutionnel des acteurs légitimes du dialogue entre la France et ses voisins, que nous sommes au quotidien pour les habitants dans nos territoires. Nos institutions départementales responsables de compétences décentralisées majeures, ne peuvent pas être écartées ni de la commission intergouvernementale ni de la Grande Région Européenne.

La diversité des projets INTERREG portés par nos départements illustre cette expertise : loin de la technocratie incompréhensible que peuvent incarner les institutions européennes aux yeux du citoyen, ces projets démontrent notre capacité à répondre aux problématiques qui se posent tous les jours en matière de mobilités, de formation, d’apprentissage de la langue du voisin ou d’accès à l’emploi.

  1. Engager un chantier sur l’adaptation de la règlementation sur nos zones frontalières

Nous avons su faire preuve localement d’intelligence collective pour réaliser et financer des projets d’infrastructures qui ont vu le jour grâce à l’investissement de nos collectivités et du concours de nos voisins ; il nous faut aujourd’hui aller plus loin et expérimenter d’autres outils, à l’image de zones à statuts spécifiques qui pourraient nous permettre de réinvestir nos friches industrielles et centre-ville en déshérence.

Il en va aussi de la responsabilité de l’Union européenne, qui pourrait utilement réfléchir à un référentiel pour l’ensemble des zones transfrontalières qui représentent 40 % de son territoire.

Les dizaines de milliers de citoyens qui traversent quotidiennement les frontières se sont emparés de l’idée européenne bien plus rapidement et efficacement que ne l’ont fait leurs institutions. Ils ne comprendraient pas aujourd’hui qu’elles érigent des murs là où ils souhaitent d’avantage de ponts, qu’elles alourdissent des règlementations là où ils demandent d’avantage de souplesse, qu’elles engagent des combats stériles avec nos voisins là où ils réclament plus de coopérations, par la proximité et l’équilibre de l’action publique.

La géographie comme l’histoire militaire, industrielle et minière de nos deux départements nous rappelle chaque jour ce que nous devons à l’Europe.

C’est ici, dans notre Grande Région Européenne que le Lorrain Robert Schuman a posé les bases de l’Europe politique.

Ici que le noyau économique de l’Europe s’est structurée autour de la communauté européenne du charbon et de l’acier.

Ici que doit se construire l’Europe de demain, une Europe solidaire et fraternelle, proche des réalités de travail, de vie, d’action.

 

Mathieu KLEIN

Président du conseil départemental

de Meurthe-et-Moselle

Patrick WEITEN

Président du conseil départemental

de la Moselle