Faire diminuer les violences sexistes à l’école

Sensibilisation contre le sexisme et le harcèlement

© CD 54 – G.BERGER

Fléau bien souvent invisible, ou banalisé, renforcé par l’impact parfois délétère des réseaux sociaux, la violence sexiste envenime les relations entre filles et garçons, femmes et hommes, à l’école, dans les espaces de loisirs, au cœur des familles. Les sociologues Johanna Dagorn et Arnaud Alessandrin font le point.

 

Les violences sexistes existent-elles à l’école ?

L'école, comme toute institution est traversée par le sexisme. Elle n'est pas en dehors de la société et en cela reproduit notamment les stéréotypes de genre qui contribuent à déqualifier le féminin ou les filles. Car dès le milieu de l'école primaire, les garçons jugés non conformes aux stéréotypes masculins (fort, ...), vont connaître la même dévalorisation que les filles.

 

De quoi parle-t-on lorsque l’on parle de violence sexiste ?

À l’adolescence, l’identité masculine se façonne face aux groupes de pairs. C’est ainsi qu’elle va s’opérer sur la péjoration du féminin (ne pas être une fille, « une tapette ») et sur le fait d’être un vrai gars face au groupe des garçons. La socialisation des garçons dessine deux groupes bien distincts : ceux qui arrivent à montrer leur force, à être les plus forts, les plus virils ; et les autres qui risquent d’être déclassés dans la catégorie des sous-hommes, des « pédés ». Les démonstrations de force, les bagarres fréquentes, les insultes à caractère sexiste et homophobe constituent le quotidien de nombreux garçons au collège. Et certains de ces jeux, tels le « chat-bite » -il s’agit de presser les parties génitales du garçon le moins rapide, voire le plus faible- montrent à quel point il est crucial de ne pas figurer dans la catégorie du féminin.

Les violences sexistes sont à relier notamment aux représentations entre les hommes et les femmes qui se forgent dès la prime enfance. La valorisation des stéréotypes de genre masculins (recherche de la performance, virilité, …) et féminins (discrétion, …), associés culturellement au sexe, est intériorisée dès le plus jeune âge. De ce fait, les garçons peuvent affirmer leur appartenance au genre masculin par des violences verbales (insultes homophobes et/ou sexistes). Ces violences sont rependues collectivement, peuvent s’inscrire durablement. C’est pourquoi prendre en compte le phénomène dans son intégralité (non seulement les victimes, mais également les témoins) exige et permet une prise de conscience collective. 

 

Ces méfaits ont-ils tendance à augmenter ou au contraire à diminuer ?

Tout dépend des degrés et des publics. Du voyeurisme dans les vestiaires, dans les toilettes aux attouchements à caractère sexuel, les filles au collège, et moins au lycée -ces violences diminuent nettement pour les filles, pour principalement laisser la place aux violences de genre (lesbiennes, gays, bi, trans)- sont régulièrement victimes d'agressions, avec des chiffres stables depuis le début des enquêtes menées par l'Observatoire européen de la violence à l'école. Les violences à caractère sexuel touchent plus particulièrement les filles : 7% des collégiennes déclarent des violences de cette catégorie contre 4% des collégiens. Les écarts de déclarations concernent particulièrement les attouchements sexuels (8% contre 3%) et les baisers forcés (7% contre 3%) et bien moins le voyeurisme (7% contre 5%). Les résultats à l’école élémentaire sont de nouveau un peu moins tranchés car les garçons y sont plus souvent victimes de déshabillages forcés que les filles. Dans les collèges des réseaux de l’éducation prioritaire, les filles déclarent plus de victimations qu’ailleurs alors qu’il n’y a pas de différence pour les garçons (16 % de multivictimation forte ou modérée pour les collégiennes contre 12 % hors Réseau Ambition Réussite quand les variations pour les garçons sont de 21% contre 20%). Parmi les 21 600 élèves des 360 collèges enquêtés en 2013, la cyberviolence touche plus souvent les élèves en situation de harcèlement quel que soit le type de violence (55 %), les élèves de 3e et les filles (21 % des collégiennes déclarent avoir connu au moins une cyberviolence contre seulement 15 % des garçons). Les collégiennes continuent de déclarer moins de victimations que les garçons (54 % disent ne pas avoir subi de fait violent contre 47 % des collégiens).

 

Vous êtes sociologues. Comment travaillez-vous sur de telles questions ?

À l'instar des méthodes de l'Observatoire européen de la violence à l'école dirigé par Eric de Darbieux, nous utilisons d'abord des questionnaires afin de quantifier et comparer le phénomène à l'aide de variables explicatives. Puis, nous tentons de comprendre ces violences à l'aide de méthodes dites qualitatives, principalement au moyen d'observations et d'entretiens avec les jeunes et les équipes éducatives.

 

Selon vous, que doit faire l’école pour que les violences sexistes cessent ?

Elle peut agir sur plusieurs niveaux : adapter l'architecture notamment dans les lieux à risque tels que les vestiaires et les toilettes, former et sensibiliser les équipes afin de mieux prévenir ces violences et les traiter, car elles sont souvent invisibles lorsque l'on n'est pas formés à les voir et bien sûr sensibiliser les jeunes à l'éducation au respect de l'autre et à la tolérance. Les différences sont sources de richesse et non de violences pour un grand nombre d'entre eux. Inciter davantage de coopération plutôt que de compétition peut permettre l'imprégnation de ces valeurs.

 

Et hors de l’école ? Dans sa famille, ses activités de loisirs…

Ce qui se passe à l'intérieur des murs de l'école est conforme aux espaces de loisirs sexués et à l'inégalité des tâches domestiques par exemple. Malgré tout, l'amour que les parents portent à leur(s) enfant(s), les attentes différenciées entre les filles et les garçons de manière inconsciente, contribuent aussi à reproduire ces inégalités.

 

Les récents phénomènes issus des réseaux sociaux, comme #MeToo, participent-ils d’une amélioration de la situation ?

Du côté des auteurs, le mouvement #MeToo ne semble pas encore avoir d'influence. Les chiffres des violences sexistes à l'école demeurent identiques à ce jour.

Le contexte citoyen et le rôle primordial des témoins restent hélas comparables. Dans les trois quarts des cas relevés, des témoins étaient présents et plus de 86% d'entre eux ne sont pas intervenus. En dépit du traitement médiatique de ce phénomène, la seule amélioration notable réside en la diminution de la participation à l'évènement (ricanements, ...) et les jeunes filles qui se laissent moins faire. En agissant sur les victimes, en augmentant le nombre de témoignages, progressivement, le poids de la honte et de l’isolement des victimes s’estompent.

 

Les violences sont-elles à sens unique, c’est-à-dire des hommes envers les femmes, des garçons envers les filles uniquement ? Ou existent-elles aussi des femmes contre les hommes, des filles contre les garçons ?

La très grande majorité des auteurs sont des hommes ou des garçons envers les filles/femmes et hommes jugés non conformes aux normes de genre attendues. Pour autant, certaines filles (en faible proportion) peuvent agresser d'autres filles en raison de tenues vestimentaires ou de comportements liés aux questions de genre, autrement nommées "police de genre", en raison de jupes jugées trop courtes ou de comportements jugés trop provocants.

 

Les violences sexistes sont-elles aussi liées à des questions de religions, de politique ?

Les violences sexistes sont hélas un universel, quel que soit le pays, le continent, la ville, l'institution, le milieu social, l'âge et les religions.
Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'avec une volonté politique forte, elles ne peuvent diminuer. L'exemple de l'Espagne nous ouvre le chemin, car avec un plan de lutte et des moyens dédiés, celles-ci ont diminué de manière spectaculaire.

- Publié le 5/08/2019 -