La grande interview de Raphaël Glucksmann

Meurthe-et-Moselle

(c) Olivier Marty - Allary Editions

« Lorsque tu ne sais où tu vas, regarde d’où tu viens ». Ce célèbre proverbe africain, l’écrivain – essayiste Raphaël Glucksmann l’a fait sien en replongeant dans l’Histoire de France. A la clé, un livre, « Notre France » ainsi sous-titré : Dire et aimer ce que nous sommes. Né en 1979 à Paris, Raphaël Glucksmann a choisi. De ne pas cacher derrière ses mains ses yeux qui voient la France aujourd’hui telle qu’elle est. Ses mots sont forts. Peuvent sembler catastrophistes. Ils ne le sont pas.  La France terre d’accueil ? « C’est vrai ! ». La France pays des Droits de l’Homme ? « C’est vrai aussi ».  Les jeunes démobilisés ? « Au contraire ! ». Entretien.

Pourquoi la France n’incarne-t-elle plus les Droits de l’Homme ? 

Parce que cette tradition française très forte tend aujourd’hui à être oubliée. Actuellement, les réfugiés veulent aller en Allemagne ou en Angleterre. Pas en France. Selon moi, c’est parce que nous n’avons plus de politique d’accueil, plus de discours et quand en 1979, le débat portait sur l’arrivée de 200 000 personnes sur notre territoire, on se retrouve aujourd’hui dans une situation où 1 000 migrants par région deviennent 100 murs de refus. Comme si 1 000 migrants allaient remettre en cause notre identité, nos désirs de sécurité, de calme, de paix ! On sent derrière tout cela une extrême fébrilité.

Vous avez voyagé dans l’histoire de France. Comment analysez-vous cette fébrilité ?

Le triomphe identitaire d’aujourd’hui, pas seulement en France, montre que les intellectuels, les politiques ont connu une défaite culturelle et idéologique majeure ces dernières années, notamment parce qu’ils n’ont pas osé assumer cette société ouverte qu’ils faisaient semblant de promouvoir. L’histoire des migrations montre des individus qui seraient hors sol et un humanisme qui serait devenu abstrait. Je veux réancrer ces principes que sont les Droits de l’Homme dans ce qui nous est commun, notre histoire, notre culture, notre héritage. Les Droits de l’Homme ne sont pas une vue de l’esprit. C’est quelque chose qui a travaillé notre peuple, notre nation, jusqu’à en devenir l’incarnation même. Je veux répondre au kidnapping de notre morale par ces pensées rétrogrades. C’est aussi répondre au silence assourdissant des intellectuels et des politiques, quand on en vient à parler de la France, de son identité, de sa culture. Notre histoire, notre culture, notre héritage sont des traditions de combats, de luttes, de débats qui ont produit ces idéaux républicains. Ce ne sont pas des slogans. Ils ont une histoire, du sens.

A quand selon vous remonte la bascule ?

Elle est bien sûr inscrite dans le long terme, mais elle est très clairement identifiable aux dernières années. C’est vraiment nouveau, dans l’histoire de France, que le débat identitaire et réactionnaire domine le débat public. La France n’a jamais connu cela. Toutefois, le vrai problème n’est pas ceux qui pérorent dans les médias et qui écrivent des livres, des gens qui expliquent que les mélanges sont une décadence, que la France est en train de mourir, etc. Ce qui est désastreux, ce qui est nouveau, c’est la faiblesse des voix qui leur font face, c’est leur silence. Il n’y a plus de plus de vision du monde qui soit assumée. Fondamentalement, le problème est chez les progressistes. Quand par exemple, on parle des Lumières, on pense à Diderot, à Voltaire, mais face à eux, il y avait des milliers de pamphlétaires qui expliquaient que c’était la décadence, que Voltaire et Diderot tuaient la culture française. Simplement, dans le débat, ils étaient défaits par des voix plus puissantes que les leurs. C’est cela qui aujourd’hui m’interroge : qu’est-il arrivé pour que des intellectuels, des politiques soient à ce point aphones ?

Avez-vous avez trouvé une réponse ?

Je pense qu’une grande partie de ces intellectuels, de ces politiques s’est vraiment plu dans ses meubles, ils ont évolué dans une sorte d’hégémonie culturelle pendant longtemps, ils ont cru que le combat était fini, que la société ouverte était définitivement ancrée, que finalement l’Histoire était finie. Ils ont cru que c’était gagné. Or quand on pense comme cela, on cesse d’être inquiet, on s’endort et on perd. Ils ont cessé de renouveler leurs idées, leurs discours, leurs concepts. Tout cela s’est transformé en mots vides de sens et ils se sont effondrés. C’est tout le drame ! On a pensé que ces idées, ces slogans pouvaient se résumer à des petits badges ou à des concerts. C’est bien qu’il y ait cela, mais ce n’est pas suffisant. On laisse alors le champ libre à ce que nous voyons actuellement. Les Jean Moulin, Léon Blum, Jean Jaurès, aujourd’hui, peuvent être captés et kidnappés par n’importe qui. On n’a plus travaillé leurs messages, on a laissé les mythes être récupérés par n’importe qui. On ne peut pas abandonner les mots en fonction des sondages. Si on abandonne les mots, leur substance, leur sens, cela veut dire qu’en fait on abandonne tout. Il n’y a pas que les structures économiques qui comptent. Il y a aussi ce que l’on appelle une atmosphère culturelle. Quand on perd les débats, il y a une traduction dans les urnes. On le voit déjà aujourd’hui en France, mais aussi à travers toute l’Europe si ce n’est aux Etats-Unis. C’est le moment du triomphe électoral et non plus seulement idéologique des grilles de lecture de l’extrême droite. 

La peur est-elle le moteur de ce repli sur soi ?

Elle est un des moteurs, c’est évident. On rencontre aujourd’hui des peurs fondamentales, certaines légitimes, comme la peur des attentats, du terrorisme. Cela vient ébranler nos fondations. Il y a aussi la peur de la mondialisation, l’effacement des frontières, et cette peur là aussi est légitime. Le problème est qu’on n’a répondu à ces peurs qu’en mettant en place des protections. Or on ne répond pas à la peur en faisant seulement cela. Il faut proposer autre chose, pas seulement dire que ça n’est pas ce qu’il faut. Ce qui manque aujourd’hui, c’est la capacité de proposer un projet qui suscite de l’enthousiasme. 

Vous parlez souvent de société ouverte : qu’est-ce que cela veut dire ?

La France est une production de l’Histoire. Nous sommes guidés par une identité qui permet que les gens d’ailleurs s’intègrent, qu’on soit fier de sa région, fier de construire notre société avec les autres. La société ouverte, c’est une société qui n’est pas figée, qui accepte l’idée qu’on ne va toujours reproduire ce qui a été fait, qui ne voit pas l’avenir uniquement comme une menace. Et à la base, c’est la France qui a inventé cela dans le Monde ! On connaît tous 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme. Je me suis intéressé à ce qui s’était passé avant. En réalité, la France se forge dès le Moyen Age. Un texte réunit à l’époque les Français : c’est le roman de Renard. Le père fondateur de notre pays, c’est le voleur de poules ! Il est vivant, il s’adapte, il se bat pour sa liberté, ce n’est pas un loup, pas un monstre, il est rusé. Ce renard dit tout de notre rapport au monde. Autre phénomène marquant : en 1515, pour la première fois, on invente le rapport à la nation qui n’est pas seulement généalogique. La République, le bien commun viennent de là. Montaigne, Henri IV élèvent alors la politique. C’est aujourd’hui à tout cela que nous tournons le dos. Parce que nous avons un rapport figé, replié.

« Votre France » telle que vous la décrivez, elle existe ?

Bien sûr !  Il n’y a jamais eu tant d’initiatives dans le domaine de l’économie solidaire, de l’environnement, de l’accueil de réfugiés, d’engagements citoyens. Les Français ne sont pas tous repliés; tous n’ont pas abandonné l’altruisme, la générosité. Mais il manque une lecture, une vision globale permettant à ces initiatives d’être reliées. Il y a un désir réel d’engagement, mais nous n’avons pas encore trouvé sa traduction politique. 
C’est difficile mais je pense qu’il y a les germes pour que nous puissions redevenir cette France ouverte sur le monde. Il faut d’abord avoir le courage, la conviction d’admettre et de comprendre que fondamentalement, la partie est mal engagée et que chacun porte une part du destin commun.  

Votre « voyage dans l’histoire de France » vous a-t- appris des choses ?

Bien sûr, des tas ! Mais en suivant le fil, on découvre des choses moins connues. J’ai par exemple été très marqué par une histoire qui se passe en 1833 dans le Nord-pas-de-Calais. A l’époque, des ouvriers des usines de filatures se mettent en grève pour protester contre l’expulsion d’un Polonais. Ils ne le connaissent pas. Mais cela heurte leur conception des Droits de l’Homme.  

Pensez-vous que « Votre France » peut s’exprimer ? Les jeunes, par exemple, ne sont-ils pas déconnectés de tout cela ?

Pas du tout ! Au contraire ! Mon public est très jeune. Allez sur les réseaux sociaux et vous verrez. Je ne suis pas d’accord avec cette idée qu’ils seraient cyniques et dépolitisés. Je pense au contraire que le rapport à la politique est plus important qu’avant. Jusqu’à présent, on se disait qu’une élection n’allait pas bouleverser notre existence. Maintenant, ce n’est plus vrai ! On ne prend pas assez conscience du fait que les jeunes qui ont entre 15 et 30 ans sont nés dans une période tragique, avec la prospérité mise à mal, la paix éternelle menacée. Ils ne peuvent plus croire que la vie est un long fleuve tranquille. Ils savent que l’engagement est nécessaire. Mais quels débouchés leur proposer ?

Que pensez-vous du service civique ?

C’est l’un de mes cheval de bataille. Je pense que l’idée de le doper est excellente. Parce qu’on a supprimé le service militaire mais qu’on ne l’a remplacé par rien. Dans une société cosmopolite telle que la nôtre, les jeunes ne se croisent plus. Un gamin de Meurthe-et-Moselle ne croise pas un jeune parisien ou un jeune d’une banlieue d’ailleurs et à partir de là, ils ne peuvent pas comprendre, ressentir qu’ils appartiennent au même peuple. Le fait que le service civique soit fondé sur le volontariat n’est pas suffisant. Si l’on veut qu’il soit une réponse à éclatement de la société, au délitement du lien social, il faut le rendre obligatoire et universel. Cela aidera à se rende compte qu’on appartient à la société, qu’il y a quelque chose au-dessus de nous, est-ce que quelque chose, c’est le bien commun.

Au fond, derrière vos mots difficiles, durs parfois, vous êtes optimiste ?

Oui, parce que je pense que nous ne sommes pas allés jusqu’au bout. Qu’on a bloqué trop d’initiatives, par mollesse, ou fainéantise, par indolence, parce que nos gestionnaires ont été formés pour gérer un système qui fonctionne. Ils ne sont pas préparés à la crise. Or ce système ne fonctionne plus. 
Mais l’histoire n’est pas finie. Nous avons en nous, ancrées dans notre mémoire, les capacités de sursaut. On peut revenir à ce qui a créé la France, nous sommes préparés à cela.

- Publié le 29/01/2017 -