Laurent Husson : "La citoyenneté, c'est une prise de risque"

Meurthe-et-Moselle

Laurent Husson (c)ESPE de Lorraine

Enseignant-chercheur à l'Université de Lorraine, le philosophe Laurent Husson nous parle de la citoyenneté et de son évolution.

On parle beaucoup de citoyenneté. Aujourd’hui, ce mot a-t-il  encore un sens ?

Oui, bien sûr ! Il a encore un sens tout simplement parce que nous sommes amenés à vivre ensemble et à décider en commun les règles qui structurent ce vivre ensemble, non seulement en négociant, mais aussi en se référant à des principes et des valeurs communes.  

Or, être citoyen, ce n’est pas seulement défendre ses intérêts, sa personne et négocier à fonction des intérêts en question, c’est mettre en œuvre tout ce qui peut permettre de vivre collectivement, quelle que soit sa spécificité et d’assumer ensemble, comme sienne cette mise en œuvre et ce qui en découle. 

La citoyenneté commence quand et peut aller jusqu’où  ?

Cela peut commencer dès lors que l’on fait attention aux choses en ayant à l’esprit justement le bien commun. C’est par exemple la civilité, la politesse, l’attention à l’autre. Même si ce premier point est loin d’être suffisant, il demeure essentiel. C’est une première décentration de soi, un premier pas vers autrui à l’aide de formules neutres et reconnues. 

Cela continue avec le souci de respecter les règles communes, parce qu’elles sont communes et non par peur du gendarme ou parce qu’elles nous sont avantageuses. C’est aussi de cette façon qu’on les fortifie. Là, on est dans le domaine du civisme. C’est par exemple payer ses impôts avec l’idée de participer à la vie commune et non d’avoir peur de payer plus. Faire preuve de civisme, c’est se dire : que dois-je prendre en compte lorsque j’agis ? Qu’est-ce qui est en jeu ? Autrement dit, c’est un état d’esprit, une démarche forte, comme par exemple être juré, dans un tribunal, effectuer un signalement face à la maltraitance.Enfin, je dirais que la citoyenneté, au sens fort, c’est s’engager librement, participer librement au débat public sans attendre que les choses se fassent pour critiquer après. Si l’acte de voter relève du civisme, le choix du vote, où je me détermine pour impossible et assume comme mien le résultat du vote, même s’il ne correspond pas à mes attentes, c’est de la citoyenneté.

Pensez-vous que la citoyenneté soit une valeur en berne ?

Non, je ne pense pas. Par contre, ce qui est clair, c’est que la notion peut devenir floue et qu’émergent de nouvelles formes de citoyenneté. Paul Valery disait à ce propos : « La liberté est un mot qui chante plus qu’il ne parle ». La citoyenneté également. Cette notion est évocatrice, mais il arrive parfois qu’elle ait plus une valeur affective qu’un sens précis. En fait, si on l’évoque parfois, c’est pour désigner une action politique, mais qui ne se réfère pas au jeu politique institutionnel. Une action politique, mais non partisane, refusant le jeu des partis existants au moment où l’on agit.

Est-ce une valeur qui change ?

Oui, elle évolue, parce que la référence n’est plus uniquement l’espace national et aussi parce que le développement du niveau de formation et de maîtrise de certains aspects de la vie publique (le droit par exemple…), de nouveaux types de communication (notamment le numérique) et d’une certaine forme d’individualisme renforcent l’exigence d’être entendu, reconnu, suivi, alors même que l’action politique est soumise à un plus grand nombre de contraintes. Cela peut provoquer d’ailleurs une impression d’impuissance et de perte de sens, et laisser à penser que c’est un mot vide, par exemple parce que l’action que l’on mène n’a pas les effets que l’on espérait. 

On peut observer au moins trois attitudes : le retrait dans la sphère privée, la participation à la vie collective au nom d’idéaux spécifiques et la volonté d’instrumentaliser l’espace commun au profit de certaines normes, par exemple, religieuses, identitaires, économiques, et, de manière plus générale, au profit d’un intérêt particulier.  

Les nouveaux outils de communication peuvent-ils changer la manière dont on est citoyen aujourd’hui ?

Sur la forme, sans aucun doute. Ce sont davantage les formes d’engagements qui évoluent. Ces nouveaux outils, par ailleurs, posent la question du statut de la prise d’information, de la communication, cela donne naissance par exemple à la notion de lanceur d’alertes. On change d’échelle. Avant internet, les médias ou la justice étaient saisis. Maintenant la mise sur la toile peut être prise pour un acte politique légitime, même si elle n’apparaît pas de prime abord comme conforme aux lois et règlements en vigueur. 

Est-ce désormais plus compliqué d’être citoyen ?

Oui, je le pense car l’espace de l’exercice de la citoyenneté s’est profondément transformé. La citoyenneté ne se limite pas au civisme. De plus, nous sommes aujourd’hui beaucoup plus conscients des situations et en même temps de leur complexité. Je dirais que depuis la fin du XXème siècle, la notion de citoyenneté est devenue quelque chose de plus exigeant : il faut comprendre de plus en plus de choses, les débats sont de plus en plus complexes, ils convoquent le plus long terme, on le voit par exemple avec l’écologie et la prégnance d’une responsabilité par rapport aux générations futures, ce que le philosophe Hans Jonas appelait un principe responsabilité. On en demande finalement de plus en plus au citoyen. Et il faut reconnaître qu’on ne peut pas demander à chaque citoyen de s’engager sur tout. L’engagement ne peut pas être le même pour tout le monde. Par exemple, certains peuvent ne pas se sentir compétents dans un domaine. Et si tous les citoyens doivent pouvoir s’impliquer, on ne peut pas leur reprocher de ne pas le faire.  Il y a aussi parmi les freins la manière dont nos actes peuvent nous échapper, parce que les autres peuvent en faire ce qu’ils veulent. On leur donne notre confiance. Mais sans que l’on sache toujours pourquoi, au final, la réalité n’est pas celle à laquelle on s’attendait.  

La citoyenneté s’exercerait donc dans un cadre plus contraint ?

La citoyenneté est toujours fragile : on prend le risque de captation de l’intérêt général par des intérêts particuliers. Déjà, voter, c’est faire deux choses : accepter le résultat du vote quel qu’il soit, être d’accord sur la procédure et effectuer un acte singulier contraint dans un système limité de choix. Et c’est tout le pari que de prendre ce risque-là : participer en sachant que le résultat peut ne pas être celui escompté en sachant que d’autres agissent et que le sens de notre action peut être changé.

L’impression que l’on peut être tenté d’avoir, c’est que pour certains, l’intérêt général devient une contrainte, quelque chose d’extérieur. Or, et on ne le dit pas assez, l’intérêt général ne signifie pas forcément l’intérêt du plus grand nombre.

Les conditions actuelles changent certaines choses mais aussi exacerbent les tensions constitutives d’un fonctionnement démocratique et de ce qu’on doit assumer, si on veut vraiment vivre en démocratie et exercer sa citoyenneté. On peut voir la nostalgie d’un régime autoritaire comme une manière d’être déchargé de ces tensions.

Se ressentir d’une minorité peut-il être déclencheur d’une forme de citoyenneté ?

Bien sûr ! Certains problèmes apparaissent de manière plus aiguë. Être en situation de minorité peut être révélateur d’un certain nombre d’inéquités. Mais, inversement, la situation de minorité peut rendre aveugle à l’intérêt général, notamment pour les minorités favorisées, certains systèmes constitués au nom de l’intérêt général pouvant jouer en leur faveur.

Un des problèmes posé est celui de l’accès à l’espace public et à la citoyenneté en termes de moyens.

C’est par exemple toute la question de l’accessibilité aux bâtiments publics pour les personnes handicapées, le fait d’aménager des bâtiments. Le sens de cet aménagement doit être compris comme la possibilité pour chacun de disposer de ses droits. On doit avoir l’assurance que la citoyenneté concerne tout le monde et pas seulement une minorité. On évoque le handicap physique, mais il y a aussi le handicap psychique.

Pour d’autres minorités, — qui se sentent méprisées, rejetées et qui se redéfinissent sur certains traits à partir de ce mépris en revendiquant avec fierté ce qu’ils pensent être les raisons de ce mépris — il n’est pas toujours évident de croire en la citoyenneté, c’est-à-dire en l’obligation de se dépasser soi-même vers l’intérêt général alors que le fonctionnement de celui-ci se traduit par un mépris de soi. Alors même qu’on dit que beaucoup, voire tout, dépend de l’éducation et de l’école, l’échec scolaire, la difficulté d’accès à l’emploi, les discriminations, pour ne citer que quelques exemples, peuvent largement expliquer que la notion de citoyenneté perde de sa valeur.  Mais ce qui est en lambeaux, ce n’est pas l’idéal, c’est le réel, et il apparaît ici précisément parce qu’il est vu à la lumière des exigences d’une citoyenneté et de valeurs idéales : les contraintes, la non reconnaissance sont insupportables parce que la liberté est une valeur. L’inégalité n’apparaît injuste que parce que l’égalité est une valeur ; les replis de certaines minorités favorisées et la manière dont leurs intérêts peuvent peser sur chacun sont insupportables parce que la fraternité est une valeur. Chacun doit pouvoir se reconnaître dans la concrétisation de l’engagement citoyen et, dans une situation de minorité discriminée négativement, c’est ce qui est impossible.  

Que dire alors du vote extrême ?

C’est un vote très complexe à analyser. La question qui se pose, c’est celle de l’objectif d’un tel vote ? Objectivement, on ne voit pas trop ce que cela construit. On se pose en s’opposant. En même temps, c’est incontestablement un acte citoyen, même s’il est minoritaire, et dont les auteurs doivent assumer la responsabilité, et donc le fait que l’expression de ce choix peut être critiqué, parfois fortement. Et c’est toute la grandeur de la citoyenneté active que d’accepter que ces votes existent, qu’ils peuvent avoir des effets pervers et que ceux-ci doivent être assumés pour changer la situation.  

On a tendance à dire que les jeunes ne s’impliquent plus. Que la citoyenneté ne leur parle pas. Qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas que ce soit la réalité. Il y a des engagements, il peut y avoir la recherche d’un nous, d’un être ensemble. Mais certains jeunes nous rappellent que le seul discours n’est pas suffisant et même qu’il peut être nécessaire de contester l’analyse d’une situation, l’affirmation de l’absence d’alternative. Certaines actions ou certains choix nous rappellent que la constitution de valeurs communes n’est pas une évidence, qu’on peut ne pas s’y reconnaître et que cette non reconnaissance a droit de cité sans être pris de manière démagogique pour la norme ultime.

Si on veut cependant ne pas avoir une rupture, une opposition entre une action collective qui se nourrit d’une opposition à l’espace politique classique et se définit par cette opposition, le minimum est déjà  — pour toutes et tous celles et ceux qui sont en charge de l’intérêt général, politiques ou participant au service public — d’être exemplaire, de ne pas être en contradiction entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, depuis les règles de civilité jusqu’à l’éclaircissement de la complexité des situations. On peut en effet montrer aux jeunes ce qu’est l’exercice d’une citoyenneté active en créant des opportunités d’action effectives sans chercher à leur faire croire — s’ils sont mineurs — qu’ils sont des citoyens déjà dans la plénitude de leurs droits. Nous devons les aider à l’exercer sans faux semblants.

La citoyenneté est toujours une aventure et la démocratie, par définition,  est une prise de risque, celle du désaccord toujours possible, celle de la perte de sens de son action, qui nous expose et doit être assumée. 

Propos recueillis par Didier Jacquot
 

- Publié le 4/05/2016 -